TEXTES

Barbaries culturelles I

Concernant les attaques de plus en plus systématiques contre la culture de la part des nouvelles droites, celles-ci s'en prennent aux diverses formes d'expressions culturelles tout en se revendiquant du côté d'un 'civilisation contre barbarie'. C'est curieux, car la civilisation est justement cet attachement à la culture. Un projet d’humains s’articulant autour du symbolique. Le langage, les signes, les croyances, les valeurs, les représentations, les constructions de toutes sortes, c’est ça une civilisation. En résumé, pas de culture, pas de civilisations. Ce qu'ils veulent dire c'est que la culture doit servir à, être au service, du parti, de l'idéologie, des puissants, et non pas une expression des groupes et des individus qui forment un peuple. L'expression des individus formant peuple par la culture, c'est exactement ça la démocratie. La démocratie étant la possibilité pour le peuple de s'exprimer. Ces maîtres de l'inversion que sont les nouvelles droites se posent pourtant comme défenseurs de la démocratie. Mais il n'y a pas de démocratie qui tienne si les conditions de l'expression culturelle sont anéanties. Une des raisons pour laquelle il y a de leur part un tel soutien aux productions des IA, est que cette culture fabriquée n'est plus l'expression des peuples mais directement celle des industries et des entreprises.

De la joie dans l'art?

Quelqu’un m’a dit, “l’art c’est la joie, c’est de la joie, non?”. Je serai tenté de dire c’est un acte de foi, un pari. C’est un lieu commun, on le sait, il y a de la joie dans les pratiques créatives, mais comme dans toute activité qui n’est pas exercée sous la contrainte ou l’esclavage. Être actif nous fait du bien. Agir le plus librement possible dans le déploiement de notre puissance d’être et en éprouver de la joie, c’est Spinoza. Cette joie qui découle de l’accomplissement de notre nature – que celle-ci soit une construction ne change rien – dépliage dans le monde des possibles en nous.

Il y a de la joie dans la pratique artistique, tout comme il y a de l’inconscient, mais l’art ne se résume ni à l’une ni à l’autre. La joie dans l’art serait plutôt du côté du public qui l’éprouve lors de la réception des oeuvres, des idées nouvelles et des inventions. Joie qui n’est pas pure mais toujours mêlée de trouble, de stupeur, d’égarement, de frayeur, de délectation, d’extase, de colère, de dégoût, de fascination. Et ce pauvre automatisme de pensée qui veut obstinément résumer et ramener la complexité du monde à des principes simplificateurs comme La joie, L’inconscient, la recherche de la distinction...

Alors que ce qui préside surtout ce sont des luttes avec la matière et la nature qui résistent. Luttes contre les habitudes, les fausses évidences, les limitations techniques, mentales et physiques. Luttes, efforts constant, travail, frustrations, doutes, tels sont les ingrédients habituels de la recherche et de la création, la joie ne se manisfestant qu’en passant – je parle de la joie et non pas du plaisir qu’on a à excercer une pratique; aimer jouer d’un instrument, aimer dessiner, prendre plaisir à classifier des éléments, à explorer des domaines inconnus, etc. Et encore, là non plus le plaisir n’est pas toujours au rendez-vous.

Outre les obstacles et les épreuves, les difficultés et les impasses, en lieu et place de la joie et du plaisir ce que j’éprouve le plus souvent est une absence d’affects, une neutralité proche de l’ennui. L’ennui étant peut-être le personnage majeur dans cette histoire. C’est parceque l’ennui existe qu’on se met à vouloir inventer des objets qui sont capables de nous emmerveiller, de nous éviter la léthargie, à la recherche des idées et des formes qui nous sortent de nous mêmes. Mais nous sommes encore sous l’influence des imageries romantiques, cinématographiques. Les artistes, les créatrices, inventeuses et inventeurs, sont soit des torturés écrasés par leurs angoisses, soit des génies transcendant emportés par un tourbillon d’énergie et d’inspiration, mais pas des membres à part entière de la société. Les artistes ne travailleraient pas vraiment puisqu’ils aiment ce qu’ils font et y prennent du plaisir – et c’est ce qui explique la difficulté à se faire rémunérer.

On le sait, tout un peuple de savants et d’artistes sont les réceptacles de désirs et d’ambitions intenses, tout comme celles et ceux qui recherchent le pouvoir politique et l’accumulation de richesses. La différence étant que le succès de nos pratiques artistiques ne se fait pas sur les corps et le destin des terrestres. Nous on massacre seulement la toile, le langage, les habitudes de pensée ou l’acoustique, mais pas la vie des terrestres. Comme quoi, il y a moyen de donner libre cours à son désir et s’épanouir dans le monde sans assasiner ses voisins, question d’éthique.

Dans ‘la colonie pénitencière’ de Kafka, un chef militaire présente comme une oeuvre d’art sa machine qui grave la loi dans la chair des condamnés, une herse mécanique y découpe en lettres gothiques le crime que le prisonnier découvre sur son torse ensanglanté. Celles et ceux en quête de pouvoir politique et de richesses infinies inscrivent leurs oeuvres dans la chair et les corps des autres humains terrestres.

Mais pour revenir au propos de départ, c’est bien pour s’extraire du domaine de l’ennui et d’une certaine lourdeur humaine qu’on s’aventure dans l’exploration des territoires de l’art, et non pas parce que ce serait ‘la joie’.

À quoi ça sert (I)

On entend régulièrement la question de savoir à quoi sert l'art? Ce serait une chose quasi inutile, sans conséquences, un extra luxueux pour quelques élites raffinées. Mais imaginons un monde sans lignes, sans formes, sans images, sans représentations, sans théâtre, sans littérature, sans poèmes. Un monde sans romans, sans cinéma, sans dance, sans musiques, sans chants. Pas de symphonies, pas de chorales, pas d'instruments de musique, pas de peinture, pas de photographies et pas de bandes dessinées. Pas de sculptures, pas de monuments, pas de masques, pas de décorations non plus, pas d'artistes et pas de chansons ni de ballets, et pas de concerts. Pas de portraits ni de paysages, pas d'architecture, aucune statues, aucune beauté, et même pas de modes ou de styles, rien. Il n'y aurait rien. Ce serait un monde invivable, et surtout la vie serait insupportable. Sans les arts on ne pourrait pas vivre, on ne pourrait même pas se supporter, on se suiciderais. L'art ne sert à rien mais fait partie de notre humanité, c'est l'expression même d'êtres vivantes et vivants. L' art est le signe qu'on est des humains.

À quoi ça sert (II)

À la question de l'utilité de l'art - mais à quoi sert l'art? c'est une fausse, ou une mauvaise question. Est-ce que la vie sert quelque chose? La vie, la matière, la nature, les phénomènes physiques ne sont pas là pour servir quiconque ni quoi que ce soit. Est-ce que le soleil poursuit un objectif? Le soleil existe en tant que conséquence de certains phénomènes physiques, son existence permet l'éclairage de la terre et la pousse des plantes, mais il ne sert pas à cela (ou alors on pense que le soleil a été fabriqué avec l'intention de nous faciliter la vie). L'astre ne sert rien ni personne mais permet certaines choses, c'est vrai il nous est utile. Mais il y a cette croyance qui attribue de la valeur seulement aux choses qui sont utilitaires. Notre vie ne sert rien et pourtant elle a de la valeur et du sens, en tant qu'elle permet d'autres existences, d'autres phénomènes et productions qui peuvent être utiles aux unes et aux autres. De même pour l'art, ça n'a pas besoin d'être utilitaire pour avoir du sens et de la valeur. Tout comme le soleil existe nécessairement par la nature des forces physiques, l'art existe nécessairement par la nature des sociétés humaines. L'art ne sert rien, mais permet tout un monde.

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